accueil

infos Tibet

manifeste 2000

Le Grain de sable

O.G.M.

non-violence gandhienne

Liens

Consultez le forum

Contact

 

Hit-Parade

 

 

WEB ADVENTICES

 

5.4. Partir de la base

·  ·  ·  On ne peut vivre de refus, ce serait d’ailleurs à l’opposé de l’enseignement du Christ qui vise d’abord à mettre en place le Royaume des cieux. Il faut proposer et tenter l’alternative. Pour Lanza del Vasto et les non-violents, il ne faut pas partir du gouvernement, dans une vision descendante; il faut partir de la base. Partir d’en haut, c’est déléguer le pouvoir, c’est, à terme, assoupir la conscience, ce qui exigera encore une révolution pour redresser les injustices.

Je ne pense pas cependant que Lanza del Vasto ait envisagé la disparition de l’État. Il dit que le meilleur gouvernement est celui qui apprend aux gens à se gouverner eux-mêmes. Mais c’est que la solidarité étatique doit prendre appui sur la solidarité communautaire et la prolonger. Il faut que le principe de subsidiarité joue à plein, y compris dans la dimension économique. Chacun doit assumer le capital dont il a besoin, et ne jamais vendre son temps à un autre qui aurait le capital. Cela pourrait être favorisé par des lois qui favorisent le petit artisan. Le consommateur pourrait être encouragé à acheter le plus localement possible. S’il faut un regroupement d’individus, que cela se fasse dans une optique d’autogestion où le capital est assumé par les travailleurs. Tout cela n’empêchera pas l’exploitation de ce qui est extérieur au groupe ou par cet extérieur. Il faut une conscientisation pour que l’artisan individuel ou regroupé tienne compte de ce qui est extérieur à lui. Ce n’est pas nécessairement utopique si on croit qu’il y a plus de joie à s’accorder avec l’autre que de satisfaction à en triompher. Seulement la joie vient des profondeurs de l’être, de « l’esprit »; la satisfaction, elle, vient de la « chair ». Il s’agit de faire découvrir à l’autre la joie de l’entente profonde qui n’a rien à voir avec l’entente économique

L’Église même ne semble pas comprendre l’importance de partir de la base dans l’organisation de la cité terrestre (ce qui ne s’applique pas nécessairement à sa propre structure).

« On est étonné que les autorités spirituelles, les Églises, aient si peu étudié et médité les exemples gandhiens. Leurs appels s’adressent généralement aux « autorités responsables « , aux gouvernements et font confiance presque exclusivement aux mécanismes légaux. Ce qui les condamne trop souvent à n’exprimer que des voeux pieux, sans efficacité

Peut-être la faute est-elle d’avoir privilégié, pendant des siècles, l’obéissance aux autorités constituées, oubliant que les simples citoyens, ou laïques, sont également adultes et responsables, et peuvent aussi être inspirés par l’Esprit. » (Parodi 1981: 36)

En tout cas, la solution, pour Lanza del Vasto, doit venir de la base, par des petits groupes qui essaiment et font « boule de neige », et jamais à partir d’un gouvernement central. Le gouvernement central peut favoriser, coordonner de façon non-coercitive, ou tout simplement mettre un peu moins d’injustice en attendant la prise en main locale. C’est un changement de paradigme au niveau des moyens, tel qu’on le retrouveaussi chez Gandhi et les Verts

En effet, la recherche d’une société non-violente ne se distingue pas seulement par les objectifs qu’elle se fixe, mais surtout par le processus qu’elle met en place pour parvenir à l’objectif. Habituellement les penseurs sociaux imaginent une solution dans l’abstrait aux problèmes qui confrontent leurs contemporains. Ainsi de Rousseau, ainsi de Marx. Incapables de tout prévoir, les révolutions qui s’inspirent de ces penseurs font souvent plus de mal que de bien. Ils ne font en tout cas que déplacer le problème. La révolution non-violente au contraire se fait à partir de petits noyaux et en gagnant de proche en proche dans les consciences et dans les institutions. Elle correspond en tout cas infiniment mieux à la vision chrétienne de l’histoire; ce n’est pas autrement que le christianisme s’est développé dans les premiers siècles. Toute théologie sociale (théologie du développement, théologie de la libération) qui ne tiendrait pas compte du processus, qui ne verrait pas à ajuster les moyens sur la fin est vouée aux mêmes difficultés d’application qu’ont connu les révolutions des derniers siècles

Ce n’est pas tout de partir de la base. La plupart de ceux qui s’avancent dans cette direction ont compris cette nécessité de commencer au niveau local. Alors on met en place une coopérative d’habitation, puis une coopérative d’épargne et de crédit, un groupe d’achat, et une compagnie autogérée ou une coopérative de production. Ce que propose Lanza del Vasto à travers l’Arche, c’est de rassembler ces regroupements locaux en un seul, plutôt que de s’étendre dans l’autre sens, en grossissant la coopérative d’habitation, le groupe d’achat et l’entreprise autogérée sans qu’il y ait de liens entre eux. Cela permet d’unifier la vie des personnes et de conserver une taille humaine à ces organisations.

Autrement dit, il faut viser la prise en main la plus totale et la plus locale possible des groupes locaux par les individus qui la composent. Si on veut, cela revient à dire qu’une souveraineté véritable consisterait à déléguer au minimum les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et financier.

Logiquement, il faudra donc que ces pouvoirs reviennent à la communauté non-violente. La communauté verra à les assumer, c’est-à-dire à ne pas attendre qu’un gouvernement étatique ou local prenne les responsabilités qui sont les siennes. L’État peut bien sûr édicter des lois qui favorisent et supportent ces communautés, un peu comme Israël l’a fait pour les kibboutzim, mais il ne peut en aucun cas se substituer à elles.

Dans une optique un peu semblable, Lanza del Vasto parlera de six facteurs de production: le travail, la terre, le bétail, l’outil, l’argent et l’intelligence, tous plus ou moins compliqués et abusivement alourdis dans la société moderne. Et évidemment, la prise en main locale doit toucher les six facteurs de production

« Le chemin du retour à la vie, c’est la simplification et réduction de l’appareil extérieur. Il n’y a pas de paix ni de justice possibles tant que les six éléments de la production ne seront pas réunis dans / les mêmes mains; alors seulement il y aura unité de vie dans le travail.

S’ils ne peuvent être tous dans la même main, qu’ils soient répartis entre personnes qui s’accordent, se connaissent et s’aiment.

Tout ordre économique où l’unité de vie est rompue et remplacée par un ajustement quel qu’il soit, où les calculs de profit et de prudence priment sur le lien humain, fera toujours le malheur de ceux qu’il enferme et finira par se fracasser à force de frictions. » (QF 111-112)

Tant que nous aurons des institutions aussi éloignées des hommes, autant hors du contrôle direct des humains, elles auront toujours tendance à fonctionner comme des machines, mécaniquement, sans égard pour les humains qu’elle broie.

Parallèlement à ce regroupement des pouvoirs au niveau le plus local possible, il faut mettre en place une « culture de l’autre », une civilisation de l’altérité relationnelle basée sur la règle d’or évangélique: « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux. » (Mt 7, 12) Habituellement, pour parer au risque de conflit que comporte la relation à l’autre, on englobe tous les « opposants » ou les intervenants dans une structure plus grande, plus complexe, et qui établit un certain ordre par la coercition. C’est une façon d’éluder et de retarder le conflit. C’est une façon de conjurer la violence ou la peur de l’autre: on inclut « l’autre » dans le « même » groupe que soi, groupe élargi et de plus en plus coercitif

La non-violence n’a que faire de cette fausse fuite du conflit. La non violence va insister sur la relation à l’autre basée sur cette réciprocité positive que le Christ enseigne. La relation à l’autre est le complément indispensable à la prise en main locale et globale

Ainsi, toute institution qui préconise, favorise ou suppose une prise en main par la base est la bienvenue, avec cette réserve que ce regroupement en institution ne doit pas se faire contre l’autre, quel qu’il soit, et ne doit donc pas rechercher des profits illimités, mais doit se contenter d’assurer un niveau de vie décent aux membres. Ainsi l’entreprise autogérée est préférable à une compagnie traditionnelle (y compris avec gestion participative); mais l’autogestion n’empêche pas la recherche exclusive du plus grand profit possible face à d’autres institutions économiques. On pourrait bien sûr édicter des lois pour « civiliser » le capitalisme sauvage, même entre organismes autogérés. Mais la promulgation de ces lois suppose qu’il y ait d’avance une volonté populaire plus forte que la pression exercée par les puissances financières. Ce qui revient à dire que tout commence par l’éducation de la conscience. Et il ne s’agit pas de convaincre la population d’exiger sa part du gâteau, ce qui ne peut avoir des résultats qu’à court terme. Non, il s’agit de convaincre la population de se prendre en main et de préférer, à tous les niveaux, la joie de l’unité et de l’entente à la recherche inconditionnelle du profit.

Une socialisation à plus grande échelle est tout à fait possible dans ce modèle, au niveau national par exemple ou au niveau mondial, à condition que la base sociale soit bien établie et que cet État n’ait que le pouvoir que la base lui délègue. Évidemment, il ne faut pas commencer par la baisse du pouvoir de l’État, on tomberait dans toute la naïveté du libéralisme. La diminution du rôle de l’État sera la conséquence d’une prise en main locale et totale, associée à une culture de l’altérité

5.5. Oser l’utopie

N’est-il pas conforme à leur foi, que les chrétiens discernent, à travers les signes des temps, à la fois les problèmes aigus du monde présent et les aspirations puissantes des habitants de cette planète?

N’ont-ils pas la responsabilité particulière d’aller puiser dans la Bonne Nouvelle qui les habite une alternative globale plus satisfaisante pour tout être humain, et de rechercher aussi les moyens de la mettre en oeuvre? Car, encore une fois, les moyens, la méthode, sont aussi importants que les objectifs. Il faut imiter le Christ jusque dans ses moyens (du moins dans leur esprit), ce qu’essaie d’illustrer la révolution non-violente.

La règle d’or de faire aux autres ce qu’on voudrait qu’ils fassent pour nous est bien la clé ou le moyen qui, appliqué à tous les niveaux, pourrait fonder cette « civilisation de l’amour »

Par exemple, au plan politique, pourquoi le Canada ne reconnaîtrait-il pas, dans sa constitution, à ceux qui ne sont pas Canadiens (les « autres ») le droit à une vie décente et vraiment humaine. Le Canada pourrait refuser d’importer des produits qui sont fabriqués dans des conditions dégradantes pour l’être humain. Nul besoin d’une « autorité » coercitive mondiale si cette culture du respect de l’autre se développait. Déjà l’idée commence à faire son chemin quand il s’agit de l’environnement: le « Rapport de la commission mondiale sur l’environnement et le développement propose en effet:

« Les États appliqueront au minimum les mêmes normes pour la gestion et les incidences de l’environnement en ce qui concerne les ressources naturelles et les interférences environnementales transfrontières que celles qui sont appliquées sur le plan national (en d’autres termes, ne faites pas aux citoyens d’autres pays ce que vous ne voudriez pas qu’on fasse aux vôtres). » (Notre avenir à tous, p. 419)

Évidemment, cela suppose une baisse du niveau de vie quand il s’est établi jusqu’ici sur le dos de populations réduites à la misère. Peut-être aussi aurions-nous moins besoin d’une défense élaborée et coûteuse. Si la recherche d’une société non-violente consiste à éliminer les justifications qui légitiment un pouvoir violent, la première, la plus communément admise, la plus difficile et la plus nécessaire à mettre en cause, c’est, pour Lanza del Vasto, le droit à la défense légitime. Ce droit doit être limité au strict minimum dans un ordre non-violent, car le droit inconditionnel à la défense légitime avalise l’utilisation de la violence pour se défendre, et c’est le début de la spirale de la violence. Idéalement, il ne devrait y avoir de défense légitime que non violente, ce qui implique un détachement par rapport aux richesses, car la non-violence ne saurait défendre des privilèges. Ce qui implique de donner la primauté à d’autres valeurs. C’était déjà l’objectif de Gandhi.

« L’objectif économique et social de Gandhi est de permettre / à chacun de gagner sa vie, par des moyens simples, hors de la compétition, de la lutte des classes. Il mise avant tout sur la paysannerie et l’artisanat. Ainsi les villages pourront accéder à une vie autonome, sans prolétariat ni dépendance d’un État centralisateur. Le travail a comme premier but, non la production, mais l’épanouissement de la personne humaine. » (Toulat 1983:26-27)

On voit clairement que la défense civile non-violente présuppose d’autres objectifs économiques que l’accumulation indéfinie des richesses. On ne peut penser à une défense civile non-violente dans un pays où la richesse par rapport à d’autres pays est un privilège et une occasion de domination.

A ce niveau « économique », si on se fie à la structure et au fonctionnement de l’Arche, une économie non-violente selon Lanza del Vasto devrait comprendre au moins les éléments suivants

1- Le travail et le métier ne sont pas coupés des autres éléments de la vie: socialisation, croissance personnelle, prière, etc.

« Nous ne considérons pas le travail et le métier comme chose extérieure à la vie personnelle, à la vie spirituelle, mais considérons l’oeuvre des mains comme un acte sacré; et aussi comme un acte de vie, donc que nous le voulons intéressant, varié, harmonieux, fortifiant, instructif, édifiant. » (QF 354)

Ainsi le travailleur prime sur le produit. Mais la qualité du produit et le but pour lequel il est produit sont aussi très importants; ils influencent la personnalité du travailleur puisque « c’est en faisant les choses que les hommes se font » (QF 355)

2- La « distance » est réduite au minimum entre le producteur et l’utilisateur d’un bien, autant que possible réduite jusqu’au contact direct. Il s’agit ici autant de la distance dans l’espace que dans le réseau économique. Cela permet des échanges où le facteur humain n’est pas escamoté mais valorisé; cela permet d’encourager l’artisanat et la petite entreprise donc une répartition plus saine et plus stable de la population sur un territoire.

3- Face à cette « conspiration universelle pour exciter toutes les sortes de désirs » (Régamey 1958:348), il doit y avoir une restriction volontaire du désir de consommation et une réorientation de ce désir vers d’autres fins, ce qui montre que le problème économique ne peut pas être réglé isolément. L’être humain doit retrouver en même temps et même préalablement la joie de vivre simplement en harmonie avec soi-même, avec son prochain et avec Dieu.

4- Enfin, évidemment, cette économie ne saurait être imposée par une loi. Même la meilleure loi ne ferait qu’exciter le désir de passer outre ou de la renverser et exigerait une intervention policée de l’État, ce qui est tout à fait le contraire du but poursuivi. L’État peut cependant édicter des lois qui favorisent une telle économie. Malheureusement Lanza del Vasto n’a, à ma connaissance, jamais parlé des liens qui pourraient s’établir entre l’État et une société non-violente. En fait, il est resté jusqu’à la fin assez méfiant envers l’État et n’attend en tout cas rien de lui.

L’Arche peut sembler utopique. Mais il n’est plus possible de penser un nouvel ordre mondial politique, économique et social sans une réelle prise en main, au niveau le plus local possible, de la destinée des humains par eux-mêmes

En outre, il faut être assez audacieux et assez inventif pour proposer tout autre chose que ce qui se fait. L’avenir n’est pas dans les ajustements à la pièce. C’est Albert Jacquard qui dit :

« Ceux qui s’efforcent à la lucidité ne récoltent que sarcasmes. L’arrêt de la pollution, utopie! L’égalité entre les hommes, utopie! La non-violence, utopie! Une chose pourtant est certaine, le monde dans lequel vivront nos petits-enfants sera nécessairement tout différent du nôtre. Les utopistes les plus dangereux sont ceux qui ne savent imaginer demain qu’en extrapolant aujourd’hui. » (Jacquard 1989: 2)

« Ceux qui s’efforcent à la lucidité ne récoltent que sarcasmes. L’arrêt de la pollution, utopie! L’égalité entre les hommes, utopie! La non-violence, utopie! Une chose pourtant est certaine, le monde dans lequel vivront nos petits-enfants sera nécessairement tout différent du nôtre. Les utopistes les plus dangereux sont ceux qui ne savent imaginer demain qu’en extrapolant aujourd’hui. » (Jacquard 1989: 2)

Devant les défis fantastiques qui se posent aujourd’hui à l’humanité, les chrétiens et tous les humains de bonne volonté doivent proposer et oser une utopie qui soit autre chose que le prolongement des modèles courants.

© Louis-Marie Poissant. Utilisation non commerciale permise
à la condition de mentionner la source.