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EXTRAIT DU MEMOIRE DE LOUIS MARIE POISSANT PECHE ORIGINEL CONVERSION ET SOCIETE NON VIOLENTE CHEZ LANZA DEL VASTO

Lanza del Vasto prétend donc qu’il y a une alternative possible à « ce monde » qu’il perçoit comme étant structurellement violent. Pour cela, il faut passer par la conversion et entrer dans une dynamique de don de soi qui débouchera sur des institutions qui exprimeront cette dynamique. Il a essayé, à travers l’Arche, d’aller aussi loin que possible dans cette recherche d’alternative.

Mais quand on mesure la distance immense qui sépare l’idéal de la réalité socio-économique et politique, il est facile de tomber dans l’un ou l’autre de deux travers opposés. Ou bien on s’accroche un peu aveuglément à un « modèle », à un « idéal » comme l’Arche dans une attitude qui ressemble fort à une fuite du monde, avec le danger de fonctionner en vase clos, ou bien on déclare tout de go qu’un tel modèle n’est pas applicable, et on risque alors de se dire que ça ne vaut pas la peine d’essayer d’avancer dans cette direction, ce qui renforce le statu quo

Pour éviter ces deux pièges, il est bon de retrouver les éléments-clés d’une société non-violente dans la pensée sociale de Lanza del Vasto, et de voir comment ils peuvent être appliqués à l’ensemble de la société.

Il faut en effet bien distinguer entre ce que Lanza del Vasto préconise pour l’Ordre de l’Arche et ce qui peut en être étendu à l’ensemble d’une société. En général, il a bien marqué la direction et l’absolu de l’Arche sans montrer ce qui en est applicable au niveau d’une nation. Nous essaierons ici de distinguer les deux, ce qui n’est pas toujours possible sans peut-être trahir la pensée de l’auteur. Il importe de le souligner parce que l’Arche, comme les communautés chrétiennes ou les kibboutzim par exemple, repose sur l’acceptation libre d’une règle, donc sur la possibilité de ne pas adhérer à cette règle, donc sur l’existence d’un « extérieur » à la règle et au groupe. Mais quand un gouvernement « légitime » veut appliquer une loi sur le pays, il entend bien l’appliquer à tous les êtres humains du territoire, ce qui revient à l’imposer plus ou moins. C’est là la difficulté principale me semble-t-il de l’application sociale non seulement des principes d’une société non-violente, mais tout bonnement de l’enseignement social de l’Évangile. La loi, qui est peut-être nécessaire, ne suffit jamais à assurer un climat d’entraide et de solidarité réelles. De plus, elle peut, par son caractère négatif et répressif, stimuler une mentalité individualiste et égoïste qui ne cherche dans la loi qu’un moyen de parvenir à des fins qui n’ont rien à voir avec la fraternité évangélique. Enfin, même dans le meilleur des régimes parlementaires, la loi n’est l’expression que de la majorité, laissant toujours une minorité d’exclus, sans compter ceux qui ne sont pas de la nation.

Par contre, il ne faut pas penser que Lanza del Vasto propose une société non-violente comme un idéal de perfection évangélique pour des saints en mal de pureté. Au contraire, devant le péril écologique et nucléaire, devant l’injustice institutionnalisée qui affame des continents entiers, il affirme que si nous voulons un avenir pour cette planète nous devons nous acheminer vers une société inspirée de principes évangéliques. Nous essaierons d’indiquer dans les pages qui suivent, sans prétendre être exhaustif, les grands principes qui pourraient être utilisés pour s’acheminer vers cette société non-violente.

5.1. Éduquer la conscience

·  ·  ·  Si pour Lanza del Vasto tout doit commencer par la conversion, tout doit commencer plus précisément par l’éveil de la conscience, en soi et dans les autres. Cette conscience, c’est d’abord la conscience « religieuse », celle qui me relie à l’autre et à Dieu, celle qui permute un désir de prendre en désir de se donner.

« Car la conscience, quand elle nous fait concevoir l’éternel et nous fait savoir que le temps passe et que demain nous serons morts, nous fait savoir la vérité et savoir que nous ne la savons pas, nous fait voir la perfection et du même coup l’immensité de nos défauts. Voilà de quoi nous dégoûter de nos avantages mêmes et de nos succès

La religion enseigne que ce trouble ne prendra fin que si nous nous délivrons de la «  servitude du péché «  qui est «  la loi de ce monde « . Mais le monde se défend et veut trouver sa paix en se débarrassant de la Religion et en tournant le dos à l’Absolu. » (QF 143)

Seule cette conscience religieuse éveillée, « retournée », peut générerle dynamisme qui fera accéder la conscience morale à un niveau plus élevé que la morale légaliste. A l’inverse,

« toute morale que n’anime pas l’amour de Dieu s’affaisse en économie; d’esprit de sacrifice et de service, qui est religion, elle se dégrade en esprit de profit. » (QF 142)

Cette morale légaliste, sans esprit de service, est ce qu’il appelle la morale du bon citoyen, ou tout simplement la morale.

« Les bons et paisibles citoyens obéissent aux lois de leurs pays. [../..] La morale du bon citoyen n’a que peu de rapport avec l’exercice des vertus et l’acquisition de la conscience. C’est une adaptation aux raisons de la commodité, de la convenance et de la coutume, ce qui est tout à fait différent. Aussi est-ce une morale à double face et à double tranchant, une morale qui bascule à point nommé, qui se retourne comme un gant, ce qui prouve qu’elle n’a pas part avec la vérité. » (QF 267)

L’obéissance aux lois rend le citoyen en paix avec sa conscience, sans se demander si la loi est elle-même morale, et c’est là le drame. La conscience religieuse doit pouvoir détruire cette « morale-règle du jeu ». Cette conscience religieuse qui cherche à aimer et à se donner ne doit pas être aveugle. Comme le rappelle si bien un grand non-violent,

« il ne faut pas prêcher une réconciliation qui dispenserait de la lutte et renforcerait le statu quo, le privilège des puissants et la marginalisation des opprimés. Une action non-violente, ce n’est pas une démonstration d’amour, c’est une démonstration de force qui refuse tout ce qui est contraire à l’amour. Si de nombreux ouvriers restent méfiants vis-à-vis d’elle, c’est qu’ils craignent qu’on leur refasse le coup de l’amour, qu’on dise aux riches et aux pauvres, au patronat et au salariat: « Aimez-vous les uns les autres » en dehors de tout enracinement social ou politique. Ce serait faire de la non-violence une sentimentalité trompeuse et démobilisatrice. »(Général de Bollardière dans Toulat 1983: 217-218)

C’est pourquoi ce n’est pas tout d’amener l’autre à vouloir se donner, il faut aussi cette conversion intellectuelle qui l’amène à comprendre le problème et les solutions proposées. Et dans l’optique de Lanza del Vasto qui essaie de repenser globalement la façon d’être ensemble, cette étape de conscientisation, d’éducation et de témoignage, c’est

« de montrer qu’une vie exempte de violence et d’abus (de violence cachée autant que de violence brutale, d’abus légaux et permis autant que d’abus illégaux) est possible, que, même, elle n’est pas plus difficile qu’une vie de gain, ni plus déplaisante qu’une vie de plaisir, ni moins naturelle qu’une vie «  ordinaire « . » (QF 353)

L’éducation de la conscience est extrêmement importante parce que c’est là qu’ont lieu les véritables enjeux. S’il est «  naturel «  au sens d’inné pour l’homme de confondre volontairement le bien voulu par Dieu et son plaisir propre, la première étape sera nécessairement de montrer que l’accomplissement de l’homme passe par un renversement de perspective. L’homme s’accomplit quand son désir se confond avec la volonté du Père.

S’il faut commencer par la conscience, ce n’est pas qu’il ne faut pas changer le système en prêchant seulement un « don de soi » personnel, au contraire. C’est que le système ne se peut changer sans le consentement réel de ceux qui en font partie, et pour cela il faut commencer par changer les mentalités, ouvrir les yeux. Quand Lanza del Vasto affirme que changer les structures sans changer les coeurs c’est comme faire un trou dans l’eau, qu’il faut commencer par la conscience, il ne soutient pas qu’il y ait une priorité éthique ou existentielle à convertir d’abord la conscience. Il s’agit d’une priorité dans l’action, un constat pratique que toute modification réelle d’une structure doit concrètement commencer par une modification des mentalités et donc une éducation de la conscience

5.2. Remettre en question l’ordre social

·  ·  ·  Si le premier pas en est un de conversion intérieure, le second doit en être un d’action en vue de changer les institutions, sinon la conversion ne portera pas ses fruits. Conversion intérieure et action extérieure doivent aller de pair comme les deux jambes font avancer

Il y a deux façons d’envisager l’amélioration du sort des humains. Ou bien on cherche des remèdes aux problèmes à mesure qu’ils se posent: s’il y a des délinquants, on va fonder des maisons de jeunes; s’il y a des vieillards qui sont délaissés, on va créer des centres d’accueil; si des peuples meurent de faim, on va leur envoyer de la nourriture ou « leur apprendre à pêcher » selon l’exemple consacré et tout à fait pervers (ces deux moyens étant identiques pour ce qui nous occupe); si l’environnement est malade, on va chercher des solutions qui relèvent de la même logique; s’il y a une injustice quelque part, on adaptera un peu mieux la justice distributive selon les pressions des groupes concernés. Ce sont là toutes choses excellentes à faire pour des solutions à court terme. Mais à long terme cela ne conduit nulle part.

Lanza del Vasto se demandera plutôt: y a-t-il moyen d’organiser la société autrement, de telle sorte que la délinquance ne tienne plus, que les vieillards ne se sentent plus délaissés, que la faim ne soit plus un problème, que l’environnement soit respecté, etc.? Sa réponse est, bien sûr, positive, et les communautés de l’Arche sont là pour expérimenter comment cela peut être possible. Elles sont des laboratoires de société non-violente, un exemple et un premier pas, sachant que cette transformation sociale ne peut se faire à partir d’en haut, à partir du gouvernement qui déciderait de quel côté doit s’orienter la société. Le gouvernement, surtout en régime démocratique, évoluera à mesure que des citoyens assez nombreux auront pris cette option. Ce qui n’exclut nullement, je le répète, l’action à court terme pour combattre telle injustice précise. Cependant

« on ne peut, en non-violence gandhienne, se contenter de luttes partielles, bien qu’il faille évidemment commencer par un bout, là où l’injustice est la plus grave ou le péril imminent. Mais sans oublier que c’est tout notre comportement, toute notre vie, tout le fonctionnement de notre société qui sont à changer. » (Parodi 1981: 35)

Cette façon de remettre en question l’ordre sociétal, c’est bien la manière de faire de Jésus, si on essaie d’intégrer l’ensemble de son action et de son enseignement qui comporte une dimension socio-politique. Pour un Bernard Häring par exemple, le Sermon sur la montagne est une protestation contre le statu quo. La parole dynamique et révolutionnaire de Jésus s’oppose à un ordre statique, à un statu quo caractérisé par une morale minimaliste et légaliste. » (voir Häring 1970: 22, cité dans O’Riordan 1977: 689)

La recherche d’une plus grande justice et donc d’une mise en question radicale de « ce monde » est à la fois antérieure et postérieure à la rencontre du vrai Dieu, et c’est ainsi qu’elle participe à la mission prophétique du Christ

« L’Évangile dit: «  Si tu te souviens, au moment de présenter ton offrande au temple, que tu as eu un débat avec quelqu’un de tes frères, laisse là ton offrande, cours te réconcilier avec ton frère et puis reviens présenter ton offrande. «  C’est à cette réconciliation préalable que l’Ordre [de l’Arche] entend pourvoir. » (AAVV 107)

Or cette réconciliation ne peut se faire que dans la justice et l’équité envers le faible, fut-il de l’autre côté de la planète, ce qui remet en question la structure même dans laquelle nous « gagnons notre vie ». La réconciliation avec le frère humain oblige à rechercher activement une nouvelle forme de rapports sociaux.

Mettre en question la structure, c’est aussi mettre en question la morale sous-jacente qui « justifie la structure, et comprendre l’intime connivence entre cette morale et la structure :

« Il est des abus que la morale ne condamne pas, auxquels les bons comme les méchants s’adonnent à qui mieux mieux, que tous admettent et approuvent, dont tous profitent confusément. Et c’est en bonne logique et en toute justice que les Quatre Fléaux viennent comme par hasard confondre tous les hommes dans le Châtiment. [...] La morale ne peut s’élever contre ces abus parce qu’ils sont le ressort même de la civilisation, tandis que la morale est le reflet / de la civilisation dans la conscience et son maintien dans la volonté. » (QF 12-13)

Ce que Lanza del Vasto cherche à expliquer ici, c’est que la morale est trop souvent la codification de ce qui paraît juste à un groupe donné en un temps donné. Or comme tout groupe, toute civilisation cherche d’abord à assurer sa propre survie en tant que groupe, il s’ensuit que ladite civilisation cherchera à codifier, légaliser et justifier des pratiques qui prétendent assurer sa pérennité, nonobstant le fait que ces pratiques peuvent aller à l’encontre des idéaux les plus élevés de l’homme, donc de ce qui devrait constituer véritablement une authentique morale. Et le résultat est, contrairement au but visé, une dégénérescence de la civilisation. Encore une fois, la conscience religieuse doit faire tomber cette morale légaliste.

Remettre en question l’ordre social global aujourd’hui c’est, me semble-t-il, d’abord remettre en question l’ordre économique, car c’est là où l’injustice est la plus forte, et en même temps c’est ce qu’on ose le moins remettre en question. Même s’il critique le système judiciaire et législatif de nos sociétés, Lanza del Vasto s’en prend surtout au fonctionnement de l’économie. La militarisation aussi est importante, mais un grand nombre de gens aujourd’hui en voient le côté négatif et absurde. Or le non-violent s’applique surtout à dénoncer l’injustice voilée dans les habitudes ou la légalité.

Il faut dire qu’aujourd’hui, dans l’Occident riche, la violence, incapable de s’exprimer dans les armes, a détourné son champ d’action dans le domaine économique. Bien souvent, ce que Lanza del Vasto a dit de la guerre s’applique mot pour mot à la guerre économique entre les pays, entre les blocs, entre ceux qui détiennent le capital et les autres.

La première chose à remarquer à ce propos, c’est que la morale et l’économie ne se confondent pas. Pour Lanza del Vasto, c’est peut-être l’erreur essentielle de Marx d’avoir cru qu’une économie scientifique pouvait se confondre avec une économie moralement juste, que l’une entraîne automatiquement l’autre (voir QF 117). C’est d’ailleurs l’erreur de bien d’autres.

« On peut parler de l’une ou parler de l’autre [d’économie ou de morale]. On peut même chercher à déterminer les lois d’une économie conforme à la morale et même à la plus haute, et nous les chercherons.

Mais ce qu’on doit éviter, c’est de parler de morale en termes d’économie et de jouer sur l’équivoque. » (QF 118)

En effet trop souvent les théories économiques refusent d’admettre qu’elles se fondent sur une éthique implicite. Là comme ailleurs, il est grand temps que la science se réconcilie avec l’éthique

Même si Lanza del Vasto n’en parle pas directement, il nous semble que, dans la recherche d’une société non-violente, il faut se demander s’il n’y a pas certaines institutions, les compagnies par exemple, qui ont comme fonction d’occulter la conscience et la responsabilité. Qui a la responsabilité morale dans ces structures qu’on appelle justement des « sociétés anonymes »? Les actionnaires? Mais la plupart ne connaissent rien des activités de la compagnie et ils ont eux aussi à affronter la compétition d’autres compagnies qui peuvent produire ailleurs, moins cher... Les administrateurs? Mais ils doivent rendre des comptes aux actionnaires et se sentent poussés à prendre certaines décisions s’ils veulent garder leurs postes. Le consommateur? Il arrive avec peine à « joindre les deux bouts » et cherche tout « naturellement » le meilleur rapport qualité/prix, sans se demander s’il n’y a pas une injustice qui se cache derrière un si bon rapport.... Ainsi à peu près tout le monde est responsable d’accepter des règles du jeu où la conscience régresse

Comment peut-on ne pas se rendre compte qu’en programmant des institutions pour qu’elles maximisent leur profit, on crée des zones immenses d’exclus et de victimes, y compris dans les couches aisées de la population mondiale où burn-out et suicides deviennent courants. Si un ordinateur est programmé pour maximiser les profits, il effectue son travail à partir des données qu’on lui donne, et plus on s’efforce de le rendre efficace plus il le devient. Mais l’ordinateur ne produit jamais autre chose que ce que pour quoi on l’a programmé. Le système économique est semblable à un programme informatique (pourtant beaucoup plus simple!), mais on dirait qu’on ne le voit pas parce qu’il semble nous dépasser, et, comme tout ce qui paraît tel, l’être humain a tendance à l’absolutiser, à le diviniser. Pourtant les institutions économiques modernes, les compagnies à but lucratif et leurs dérivés, sont véritablement des systèmes-à-maximiser-le-profit. C’est un leurre que de croire qu’en réaménageant les revenus par une justice distributive ce sera suffisant pour ramener l’équité. C’est un pis aller, car il faudra constamment se battre contre des institutions que nous avons légalisées et programmées pour le profit. Ce qu’il faut, à terme, c’est démanteler les lois qui permettent l’existence des corporations à but lucratif et jusqu’au concept même de corporation à but lucratif. Évidemment ce n’est pas pour demain.

Deux raisons expliquent, à mon sens, pourquoi l’homme subit passivement cette servitude. La première, je l’ai mentionnée, c’est qu’il sacralise la situation, ce qui l’hypnotise en quelque sorte et l’empêche d’imaginer une alternative. C’est d’ailleurs une grande richesse de l’enseignement gandhien de permettre de penser une alternative. Cependant il me semble qu’en expliquant cette fausse sacralisation, un grand nombre pourraient comprendre l’absurdité de la situation

Il n’en va pas de même pour la deuxième raison, que nous pourrions appeler le phénomène de l’attirance de la loterie. Même si, globalement, tout le monde est perdant à jouer à la loterie, plusieurs y jouent avec le secret désir de « gagner le gros lot ». Cela éveille, stimule le désir de gagner jusqu’à faire abstraction de toute considération éthique

L’économie ne fonctionne pas autrement, et c’est pourquoi la majorité n’est pas prête à renverser cette institution parce que chacun croit secrètement qu’il trouvera le moyen de gagner « le gros lot ». Ce sera beaucoup plus difficile de faire changer les humains sur ce point parce que l’esprit de profit leur fait croire qu’ils seront gagnants. Ils sont tellement obnubilés par la publicité et la promesse d’avantages matériels qu’ils ont tendance à « oublier » ou à se désintéresser de ce qui est extérieur au « groupe » que constitue une société économiquement à l’aise. Ils commencent à réaliser qu’à l’intérieur du groupe, il y a beaucoup de perdants, mais comme la joie de la solidarité est une valeur secondaire par rapport au profit, ils croient pouvoir éventuellement y gagner

Il ne faut surtout pas croire que les hauts administrateurs sont des crapules égoïstes. Ce sont des gens attachés à faire fructifier les biens de la compagnie, et cet attachement les empêche de voir l’injustice.

« Aussi néfaste que l’âpreté au gain toute crue, l’esprit de lucre désintéressé! Car l’esprit de lucre n’est pas toujours une recherche de profit personnel. Combien voyons-nous dans le monde de comptables, d’administrateurs, qui se contentent d’un maigre salaire sans aucune chance de l’augmenter, et qui pour l’amour de leurs comptes sont capables de ruses sordides, d’exactions cruelles et parfois malhonnêtes. » (AAVV 126)

Ils se sont pour ainsi dire « programmés » à jouer à gagner, et ils ne remettent pas en question leur propre programmation. Ce ne sont pas des sadiques, des exploiteurs, ce sont des enfants qui jouent et qui prennent leur jeu terriblement au sérieux sans trop en remarquer les conséquences. Même quand ils crucifient un des leurs, « ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Or il faut pardonner à ceux qui ne savent pas, mais il faut aussi leur montrer (par le témoignage de la croix au besoin) que leur jeu produit des victimes émissaires et que c’est la raison pour laquelle nous ne participons pas et proposons une autre façon d’établir les rapports humains à tous les plans de la vie. Combien d’humains aujourd’hui trouvent révoltante l’attitude des Romains et des Juifs à l’égard du « doux rêveur de Galilée », sans se rendre compte qu’ils participent activement à un système qui produit des exclus, des rejetés et des misérables? Ce n’est pas mauvaise volonté: demandez leur de l’argent pour l’Éthiopie, les voici prêts à soulager la misère. Et le lendemain, au travail, ils auront à coeur uniquement d’augmenter les profits de leur entreprise. Ils auront changé de « programmation », et ne sont pas capables du recul nécessaire pour voir la contradiction de leur démarche.

5.3. Refuser d’être le maillon d’une chaîne injuste

·  ·  ·  Quand la conscience a été correctement éduquée et que, par la grâce de Dieu, la personne s’est engagée dans un processus de conversion, quand elle a compris que la violence est aussi structurelle, elle comprend que la charité interpersonnelle vis-à-vis la personne que je côtoie directement, n’est pas suffisante. La violence déborde dans un système artificiel qui cherche à s’auto-perpétuer et qui écrase les humains. La charité doit s’y impliquer.

L’homme converti doit découvrir que dans l’interdépendance économique mondiale, il est lui-même un maillon d’une chaîne qui trop souvent exploite quelqu’un à l’autre bout, ou lui-même. Qu’il soit producteur, consommateur, salarié ou rentier, il participe à une organisation injuste, et à son degré, il est coupable de cette participation :

« Nous savons bien que si le voleur est coupable au premier chef, le receleur l’est aussi, et condamnable aux termes de la loi. Quoi? Le brigand serait seul criminel et celui qui partage avec lui le butin ne le serait pas? (AVI 305)

Il faut donc « défaire les chaînes injustes » (Is 58, 6) Et pour Lanza del Vasto, la non-violence exige de commencer par soi-même, de refuser d’être le maillon d’une chaîne injuste à laquelle nous participons. C’est la différence des moyens entre le socialisme étatique et la non-violence. Cette décision de se retirer du jeu s’appuie sur le fait que « nul tyran, nul exploiteur, nul corrupteur ne peut réussir sans la complicité de ceux dont il abuse » (QF 212) Si chacun se retire du jeu, le jeu ne tient plus.

Mais même quand, et c’est souvent le cas, quelqu’un ne peut se retirer du jeu, il peut favoriser certaines institutions plutôt que d’autres. Le consommateur a un pouvoir immense en ce sens (voir AVI 305). Il peut acheter un produit moins polluant, plus durable. Il peut favoriser une coopérative de production plutôt qu’une compagnie, une compagnie autogérée plutôt qu’une compagnie ordinaire, une PME plutôt qu’une multinationale.

En outre, celui qui détient un capital, même modeste, peut exiger qu’il soit investi dans des « fonds éthiques », où les conditions de vie des travailleurs par exemple sont respectées. Bref, il y a une infinité de façons de refuser, autant que possible et partiellement, d’être le maillon passif d’une chaîne injuste. Nul ne peut dire qu’il ne peut rien faire. Le problème souvent, c’est qu’on ne voit pas comment il pourrait en être autrement, d’où l’importance du témoignage

On voit que cela ne va pas, mais on ne sait pas comment on pourrait faire autrement. Il était donc très important de montrer que l’on peut / vivre tout à fait autrement. Nul besoin de grands appareils pour avoir de quoi manger, s’habiller et vivre. On n’a pas besoin de monter des usines monstrueuses et accumuler des montagnes de camelote et se voir forcés de faire des travaux non moindres pour les vendre à des gens qui n’en ont pas besoin et contre d’autres qui veulent en vendre autant et plus. C’est là que nous en sommes pourtant, nous débattant dans le drame de la surabondance tandis que le reste du monde languit dans le drame de la carence. Pendant ce temps nous coupons la branche sur laquelle nous sommes assis. La nature tout entière est en train de craquer sous nos coups. Cela tout le monde le voit, pourtant on continue parce qu’on ne sait pas faire autrement. » (Lanza del Vasto dans Edelmann 1980: 12)

On ne sait pas faire autrement parce qu’on est obnubilé par le fonctionnement du système, par l’agitation sans recul, par ce que Lanza del Vasto appelle un fatalisme actif. Pour lui, en effet, l’Occident est en proie à un fatalisme qui, au contraire du fatalisme habituel qui démobilise et provoque le « croupissement du vouloir et de l’intelligence », est un fatalisme laborieux, actif, inventif et combatif. L’attention est tellement fixée, hypnotisée par l’action que le fait de voir l’abîme devant soi ne modifie pas l’action. C’est le fatalisme du joueur qui ne peut pas ne pas jouer. Et la solution, c’est encore ce retour à la conscience, opposé à « l’esprit de jeu »

Autrement dit, on pourrait toujours dire qu’il s’agit de modifier les règles du jeu à condition de ne pas tenir compte de l’acception que Lanza del Vasto donne au mot « jeu ». Ces « règles du jeu » seraient en vérité d’étranges règles puisque la première règle consisterait à affirmer que toute règle énoncée est subordonnée au respect intégral de tout humain. Cela ne pourrait pas constituer ce que Lanza del Vasto appelle ‘règles du jeu’ puisque celles-ci ont pour caractéristiques d’être érigées en absolu: il n’y a pas de jeu possible si les règles peuvent être modifiées au gré de la conscience des joueurs. Le jeu suppose que, une fois les règles mises en place, chacun essaie de tirer parti au maximum de ces règles, ce qui n’a plus aucun rapport avec une réelle solidarité chrétienne ou non.

© Louis-Marie Poissant. Utilisation non commerciale permise
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